L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, condamné à cinq ans de prison en Algérie, a construit sa vie autour de deux piliers fondamentaux : sa famille internationale née de son union avec une épouse tchèque, et son athéisme revendiqué qui traverse toute son œuvre littéraire.
Une épouse tchèque et une famille biculturelle
Au début des années 1970, Boualem Sansal s’établit dans la région de Boumerdès, sur la côte algérienne non loin de la capitale. C’est là qu’il rencontre et épouse en 1973 Anicka, une jeune Tchèque qui poursuivait des études d’anthropologie. De cette union naîtront deux filles qui vivent aujourd’hui à Prague : Nawal, 53 ans, et Sabeha, 50 ans.
Cette première union avec une Européenne témoigne déjà de l’ouverture intellectuelle qui caractérisera l’écrivain tout au long de sa carrière. Les deux filles, nées en Algérie, ont grandi entre deux cultures après la séparation de leurs parents durant leur petite enfance.
Un parcours familial complexe
“J’habitais en Algérie avec maman jusqu’à l’âge de 5 ans”, confie Nawal lors d’un entretien exclusif accordé à Radio Prague International. Les deux sœurs possèdent la nationalité algérienne par filiation paternelle, mais ont vécu principalement en République tchèque, le pays de leur mère.
Boualem Sansal s’est remarié avec Naziha, enseignante de mathématiques à Boumerdès, qui a été contrainte de démissionner lorsque l’écrivain fut limogé de ses fonctions officielles en 2003. Cette seconde épouse, restée en Algérie, est désormais la seule personne autorisée à lui rendre visite en prison, selon ses filles.
L’athéisme revendiqué de Boualem Sansal
Plus qu’une simple position philosophique, l’athéisme de Boualem Sansal constitue le cœur de son engagement intellectuel et littéraire. “Je suis athée de naissance”, lance-t-il avec une pointe d’humour dans une interview accordée au Figaro.
Une position philosophique assumée
“La croyance, c’est soit de la folie, soit une illumination”, affirme l’écrivain dans un entretien à L’Express, résumant ainsi sa vision critique des religions. Cette position radicale traverse l’ensemble de son œuvre romanesque et de ses prises de position publiques.
L’athéisme de Sansal ne se limite pas à une simple absence de foi. Il constitue un manifeste politique contre ce qu’il perçoit comme les dérives autoritaires des religions organisées. Dans sa “Lettre d’amitié, de respect et de mise en garde aux peuples et aux nations de la terre”, il propose même une “Constitution universelle” pour libérer l’humanité de l’emprise religieuse.
Une critique frontale de l’Islam
La position religieuse de Boualem Sansal s’articule particulièrement autour d’une critique virulente de l’Islam. “Je dénonce les religions lorsqu’elles prétendent gouverner la cité”, explique-t-il, tout en précisant : “Quand elles s’adressent à l’homme dans son intimité, je les salue, elles peuvent être utiles à son équilibre intérieur.”
Un positionnement qui dérange
L’écrivain s’est opposé à la séparation entre islam et islamisme, affirmant que l’idée d’un islam modéré est une fausse analyse. Il considère que l’islam est fondamentalement incompatible avec la démocratie, estimant que pour que les musulmans séparent la religion de la politique, il faudrait une révolution.
Cette position radicale lui vaut de nombreuses critiques, y compris en France. Le politologue Nedjib Sidi Moussa affirme que Sansal est hostile aux musulmans et aux immigrés, rapprochant ses positions de celles de l’extrême droite française.
L’accusation de sionisme, une instrumentalisation politique
Face aux accusations portées contre lui en Algérie, notamment celle d’être proche du “sionisme”, la réalité s’avère plus nuancée. “Sansal n’est juif ni de père ni de mère, il n’a aucune religion, pas plus la juive que la yézidie”, précise Guillaume Erner sur France Culture.
Une stratégie de disqualification
“Toute personne qui est perçue comme hostile au pouvoir algérien est qualifiée de juive et réciproquement”, analyse le journaliste. Cette accusation s’inscrit dans une stratégie politique visant à discréditer l’écrivain auprès de l’opinion publique algérienne.
L’agence de presse algérienne a d’ailleurs vivement critiqué ceux qui se sont émus de l’arrestation de l’écrivain en dénonçant “le pouvoir macronito-sioniste”, créant même un néologisme qui “demeurera dans les annales”.
L’impact de ses convictions sur sa famille
La détention de Boualem Sansal pèse lourdement sur sa famille binationale. Ses filles, établies à Prague depuis des décennies, expriment leur sentiment d’impuissance totale face à la situation de leur père.
Des démarches désespérées
Nawal et Sabeha ont adressé une lettre au président algérien Abdelmadjid Tebboune par l’intermédiaire de l’ambassadeur tchèque à Alger pour demander la grâce présidentielle. Elles ont également écrit une lettre ouverte au président français Emmanuel Macron.
“Nous souhaitons une grâce présidentielle, parce qu’il est vieux et qu’il est malade”, plaide Nawal, soulignant que son père âgé de 80 ans souffre d’un cancer et suit un traitement de radiothérapie en prison.
Un parcours intellectuel cohérent
L’athéisme militant de Boualem Sansal s’enracine dans son parcours d’ingénieur et d’économiste, formé à l’École Polytechnique d’Alger. Cette formation scientifique nourrit sa vision rationaliste du monde et son rejet des dogmes religieux.
De la fonction publique à l’écriture engagée
Ancien haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie algérien, Sansal a commencé à écrire à 50 ans après avoir été limogé en 2003. L’assassinat du président Mohamed Boudiaf en 1992 et la montée du fondamentalisme islamique en Algérie l’ont inspiré à écrire sur son pays.
Son œuvre littéraire, notamment “2084 : La fin du monde”, constitue une parabole contre l’instrumentalisation politique des religions. À travers ses romans dystopiques, il dénonce les systèmes totalitaires qui utilisent le religieux pour asseoir leur pouvoir.
Un homme en danger pour ses idées
La détention de Boualem Sansal illustre tragiquement les risques encourus par ceux qui osent critiquer ouvertement les pouvoirs religieux et politiques. L’écrivain a été accusé d’avoir remis en cause l’intégrité territoriale algérienne pour avoir repris la position marocaine sur les frontières héritées de la colonisation française.
Un symbole de la liberté d’expression
Ses filles ont réceptionné le Grand Prix Jiří Theiner de la liberté d’expression décerné à leur père à Prague. Ce prix symbolise la reconnaissance internationale de son combat pour la liberté de pensée face aux dogmatismes religieux et politiques.
“Il est triste que des personnes soient emprisonnées pour avoir librement exprimé leur opinion”, déplore Nawal, résumant ainsi le paradoxe d’un homme emprisonné pour ses idées dans un monde qui revendique la liberté de conscience.